Préambule
Plus que d’une rumeur unique, l’histoire de la bête du Gévaudan correspond à vrai dire à un éventail de rumeurs. L’une voulant que la bête soit un loup isolé, l’autre une bête fantastique (Loup-garou), une dernière affirmant qu’il s’agissait de bêtes domptées par un déséquilibré. Chacune d’elle plonge cependant ses racines dans un même terreau : l’atmosphère de terreur et l’influence des mythes (clichés/codes de référence). Par l’action de cette résonance cognitive et des besoins humains vitaux concernant la nécessité de trouver une réponse, aussi absurde soit elle, à l’étonnement général, la rumeur s’est propagée et a germé par le biais de mécanismes de rajout et d’accentuation.
Repères :
Le Gévaudan: Au XVIIème Siècle, le Gévaudan correspond à notre Lozère actuelle. C’était une région ou la vie était très rude car recouverte de plateaux forestiers accidentés.
Tout commence le 30 juin 1764 lorsque Jeanne Boulet, une jeune fille de 14 ans du village des Hubas est attaquée en plein jour par un animal dans le pâturage où elle gardait un troupeau de vaches. Cet événement marquera le début d'un sanglant carnage où la rumeur et l’apparente réalité se chevauchèrent. Dans toute cette zone, donc, de 1764 à 1767, c'est à dire sous le règne de Louis XV, au temps des Philosophes et des Encyclopédistes, une bête mystérieuse va semer la terreur. Autrement dit, les ténèbres à l'époque des Lumières... A l'époque, les accidents de ce type sont assez fréquents. Mais il s'avère que cet évènement est le premier d'une longue série marquée par plus de trois ans de massacres où l'homme deviendra la proie d'une "bête" malfaisante. En effet, tous les récits de survivants ou de témoins de ces drames désignaient un animal. Mais les blessures, jugées inhabituelles, suggéraient plutôt une "bête" hors du commun. Une centaine de personnes a été recensée comme ayant été victimes de la bête. Ce sont en général des femmes, des jeunes filles et des enfants. La peur grandit encore et la rumeur de la présence d'un monstre dans la région se répand atteignant même les oreilles du roi et de la cour. Le roi en colère, envoya le meilleur tireur du royaume, son propre lieutenant des chasses, Antoine de Beauterne pour mettre fin à ce carnage. Celui ci va abattre un énorme loup au Bois des Chazes le 21 septembre 1765, qui recevra tous les honneurs à Versailles, et quelques primes, la dépouille fut expédiée au Muséum de Paris, mais les meurtres se poursuivirent.
Le 19 juin 1767, Jean Chastel, un homme du pays, tue une bête qui semble être un loup extraordinaire du fait de sa figure et de ses proportions bien différentes des loups environnants. Cette mort met alors un point final à cette affaire qui hante aujourd'hui encore les esprits. Loup, animal sauvage, monstre ou tueur en série, les hypothèses concernant la bête du Gévaudan ont été nombreuses à être évoquées, mais le mystère subsiste toujours.
Après trois ans de carnage, on dénombre 100 victimes et une trentaine de blessés. Parmi ces victimes 79 sont des femmes ou adolescentes et 39 sont des jeunes garçons. Tous ont moins de 16 ans...
L’escalade de la rumeur, les faits se mettent en place
Une affaire qui devait durer plusieurs années et qui fait encore parler d'elle. Les attaques devaient continuer et s'amplifier jusqu'à donner à cette affaire une dimension nationale. La rumeur du loup s’est propagée dans les campagnes alors que l’ensemble des spécialistes s’étant penchés sur la question rejettent l’hypothèse du loup solitaire. Pour quelles raisons cette rumeur a-t-elle eu autant d’échos ?
Des faits étranges :
- la bête se joue de tous les pièges mais aussi des chasseurs ;
- c’est un animal insaisissable, habile, aimant les défis, intelligent ;
- pourquoi une victime sur 10 est-elle décapitée ?
- la bête marque de longues périodes d’absence, où est-elle alors ?
- la bête est insensible aux coups de feu ;
- la plupart du temps, la bête tue par jeu et non pour manger ;
- à plusieurs reprises, un homme inconnu et hirsute aurait été aperçu dans les parages d'une attaque mortelle ; qui était-il ?
- la bête attaque et dévore un enfant en plein cœur d'une battue, quelle audace, quel affront !
- un animal plus petit a parfois été observé auprès de la bête ; était-ce un simple chien ?
Des protagonistes encore plus étranges :
- Louvetiers: membres du corps de
la Louveterie
c’est à dire celui qui est chargé par l’État d’organiser et de diriger les battues aux loups et autres animaux sauvages.
- Loup Garou (s’il en est un): Le loup garou est généralement présenté comme une créature humaine extraordinaire, capable de se transformer en loup pour assécher sa soif de sang. Ici, la réalité est encore plus effroyable puisque nous parlerons plutôt d’un psychopathe vêtu de peau de loup.
- Jean de Chastel: Homme de main du Marquis d’Apcher, son fils, Antoine de Chastel était un être étrange et solitaire vivant en compagnie d’animaux sauvages dressés. D’après certains auteurs, il ne serrait pas étranger aux massacres commis par la bête et on le soupçonne même de sorcellerie.
- La famille Chastel était des personnages rustres, connus surtout pour avoir fait enliser deux gardes chasse, mais qui n’étaient peut-être pas aussi dépravés que ne l’affirment certains.
Néanmoins ils ont sans doute joué un rôle important dans l’affaire de la bête. Un pacte a probablement bien eu lieu entre le clan Chastel et Antoine de Beauterne, le meilleur tireur du royaume envoyé par Louis XV qui a abattu un énorme loup et ce pour plusieurs raisons :
- pourquoi ont-ils été libérés après seulement deux mois de prison, alors qu'ils étaient passibles des galères ?
- comment auraient-ils pu conserver leurs fusils après cet incident, alors que la détention d'armes était interdite aux paysans ?
- la chasse fructueuse d'Antoine, et la quarantaine sans attaque qui s'en suivit, démontrent qu'il a eu un arrangement de celle-ci...
Cependant il faut se garder de conclusions hâtives pour les accuser de faits non attestés qui nous conduiraient à de grossières simplifications.
Eléments concurrents à la propagation de la rumeur
La rumeur ! Elle court, elle court la rumeur !
"Le seul combat qui vaut vraiment est celui que l’on peut gagner contre soi-même... C’est pour ceux-là que les loups chanteront ce soir..."
Le contexte :
- La vitesse et l’intensité de cette rumeur peut s’expliquer par l’état d’angoisse permanent et atrophiant dans lequel était plongé le monde paysan local. La vitesse de propagation provient du nécessaire soulagement de ces tensions émotionnelles.
- Les tensions entre communautés religieuses peuvent aussi expliquer de tels faits. En effet, une des rares constantes était qu’aucun homme adulte n’en avait été victime et qu’elles avaient eu toutes pour cible des catholiques dans une région ou les tensions étaient très fortes entre ceux ci et les huguenots protestants, très minoritaires. On peut aller plus loin et imaginer que les Chastel, manipulés par les Huguenots, auraient lancé leurs bêtes sur des Catholiques exclusivement : il pourrait s’agir des derniers restes des luttes entre Protestants et Catholiques, longtemps féroces dans la région. Ne dit on pas que l’homme est un loup pour l’homme...
Une mise en scène spectaculaire :
- le ventre est fouillé, le flanc ouvert, la peau du crâne arraché et en partie rabattue sur le visage, les cadavres sont en lambeaux, le sang sucé ; le cœur, le foie et les intestins emportés.
- l’apparence de l’animal : cet animal a la taille d'un veau d'un an. Son ventre est blanc, le reste de la robe roux, avec une longue raie noire sur le dos et une queue touffue. Il s’agit à l’évidence d’un animal fantastique, à la nature morphologique inhabituelle.
- des détails curieux (décapitation, ...cf. des faits étranges).
L'atmosphère de terreur :
- des faits étranges
- des protagonistes encore plus étranges => nécessaire diabolisation du coupable
- la présence ininterrompue du mystère
Des mécanismes propres à la rumeur :
- le rajout et l’accentuation : au fur et à mesure des massacres, de nouveaux témoignages et éléments viennent alimenter la rumeur en permettant à chacun de rajouter des détails. Ce faisant, chacun répond au besoin de cohérence, de causalité inhérent à toute rumeur. On s’invente des histoires, on accentue certains détails annexes par souci de cohérence et de
- l’enchaînement des phases d’interrogation, d’inquiétude, de peur et de panique a été extrêmement rapide dans le cas de la rumeur de la bête du Gévaudan.
- le loup est un sujet à très mauvaise réputation et notamment chez les bergers du Gévaudan. Or, les faits sont assurément très négatifs. Ainsi, par voie de conséquence, la probabilité de transmission de la rumeur est très importante car les gens ont l’impression de confirmer leur croyance (souci de cohérence). Le loup fait office de parfait exutoire, de parfait bouc émissaire.
Les différentes thèses explicatives
- Une première met en scène les loups
- Une autre, un animal dressé doublé d'un malade. Les témoignages de l'époque parfois contradictoires, parfois nuancés, les descriptions insuffisantes, l'absence d'autopsie rendent difficile un travail de reconstitution des faits.
- La croyance populaire attribue la totalité des tueries à un ou plusieurs loups solitaires, mais de nombreux auteurs sont partisans d’une tout autre thèse. Tous ceux qui se sont penchés sérieusement sur l’affaire ne sont sûrs que d’une chose: la thèse du loup solitaire est en réalité la moins probable de toutes. En effet, contrairement à une opinion bien répandue, les loups solitaires n’attaquent l’homme que très rarement et uniquement en état de famine, ce qui n’était absolument pas le cas à l’époque. De plus, les loups ne décapitent jamais leur proies or, de nombreux cas de décapitation ont été relevés. Le mystère s’épaissit.
- La thèse d'une affaire criminelle, déjà avancée par des historiens perspicaces, prenait au contraire un nouveau relief. Plus exactement, deux phases paraissaient se dessiner. D'abord, les crimes auraient été commis par un assassin solitaire, véritable loup-garou, sorte de Jack l'Eventreur du XVIIIème siècle. Ensuite, serait entrée en action l'étrange famille Chastel, agissant par animaux interposés, de redoutables molosses et surtout des hybrides de chiens et de loups.
- Certains avance la thèse de l’ours ou du grand singe échappé d’une ménagerie pour expliquer la manière dont la peau du visage est parfois arrachées mais cette explication ne recouvre qu’une infime partie des agressions. Une des rares constantes était qu’aucun homme adulte n’en avait été victime et qu’elles avaient eu toutes pour cible des catholiques dans une région ou les tensions étaient très fortes entre ceux ci et les huguenots protestants, très minoritaires.
Pistes de solution
- une réflexion sur les modes opératoires et les techniques de chasse des loups auraient pu désamorcer la rumeur du loup solitaire. Comme la rumeur appelle obligatoirement les commentaires, le dialogue et l’information orale ou écrite sur la nécessaire disculpation du loup auraient pu aider à désactiver cette rumeur. Celle-ci semant le doute, il est capital de mobiliser le discernement de chacun et notamment des plus érudits sur la question (naturalistes...).
- à l’instar de Bruno Rousset (PDG du groupe April), on peut pensé que le démenti direct n’aurait eu aucun impact sur le désamorçage de la rumeur dans la mesure même où cette dernière s’enracine dans le doute, le vague et les divagations de chacun. Il fallait au contraire prouver dans les faits que cette rumeur était infondée et surtout absurde.
- au regard de la longévité et la ténacité de cette rumeur, la solution de la laisser s’éteindre d’elle-même s’est avérée inefficace.
Sources
Sites Internet :
http://fr.wikipedia.org
http://www.loupsdugevaudan.com
http://www.loup.org
http://perso.wanadoo.fr/scream38
http://www.mythes-et-legendes.net
Film : Le pacte des loups / Christophe Gans / 2001
Livre : La bête du Gévaudan / François Fabre / édité par Jean Richard